Il pleuvait. Le ciel était gris, avec apparemment aucune chance d'éclaircie. Je ne me souvenais plus vraiment du nom de la rue.
Rue du Revely.
Je m'étais dirigée comme d'habitude vers les remparts face au musée Picasso. Puis j'ai tourné à gauche de la rue Saint Esprit, à moins que je n'ai fait que la suivre. Je ne sais déjà plus. J'écris pour me souvenir que ces moments de beauté intense sont malheureusement trop rares.
Rue du Revely. Elle était comme toutes les rues du Vieil Antibes, c'est-à dire sombre, étroite et labyrinthique. Je tournais la tête de tous les côtés, prête à me retrouver face à la plaque de marbre blanchâtre. Prête à recevoir ce choc qui, je le savais d'avance, allait me faire fondre en larmes. A plusieurs moments, la rue se divisait en plusieurs embranchements. Je ne savais pas lequel choisir. Le premier qui venait. Puis retour en arrière. De nouveau à droite. Je passais devant des ateliers d'artisans. Un cordonnier, je crois. Douloureuse impression d'être étrangère à ma propre ville, où je suis restée toute ma vie.
Arrivée aux remparts. Nouveau retour en arrière. En fait, je redoutais [peur primale] un face à face passé. Je refais un morceau de la rue en sens inverse. Je débouche de nouveau sur les remparts. Son atelier avait forcément vue sur la mer. A droite le musée. Je décide de longer les remparts.
La plaque. Sa vision me frappe le coeur. Rien qu'en regardant les embrasures, j'ai tout de suite compris à quel point le paysage avait pu l'influencer. Mais la première chose à laquelle j'ai pensée, était bien différente. C'était là. Ici. Là où je me tiens. Je suis incapable de dire si c'est par fascination morbide que je me suis déterminée à y aller. Pourtant je peux dire que c'est le fait d'être passée devant le livre de l'exposition qui a changé mon regard. D'ailleurs, je ne réalise pas encore la portée de ce changement. Ce soir, j'ai commencé pour la première fois à manipuler la peinture avec une optique différente. Je ne suis plus seule quand je regarde. Un nouveau regard m'accompagne. C'est une expérience déroutante quand on ne la vit pas. Pensez si vous voulez que je suis une folle (après tout, sur quoi on se fonde pour juger ou non de la folie d'une personne?). Cet après-midi a métamorphosé la ville où j'habite. Désormais, je ne suis plus seule à la voir. J'ai le regard d'un étranger et d'une étrangère.
Je n'ai pas pu soutenir tout ça sur le moment. Le rempart me retenait. Les pierres étaient froides et humides. Il pleuvait beaucoup mais je ne m'en rendais pas compte.
La mer, malgré que le ciel soit gris foncé, conservait tout de même un bleu éclatant et froid.
De nouveau, je regardais à la dérobée les embrasures au dernier étage. Il était là. Son atelier était là. Son regard au-delà de l'immensité bleutée. Je ne pouvais pas et je ne peux pas m'empêcher de pleurer. Il était là.
Je l'imaginais. Étrangement, son visage était imprimé dans ma tête.
J'ai peur.
Témoignage aveugle des mouettes. On aurait dit qu'elles dansaient presque au-dessus de l'eau. Liberté. Calme. Apaisement. Médicament? Accident? Déploiement. Envol. Mais pourquoi?
Je suis restée sous les embrasures à pleurer.
En longeant les remparts, je me suis souvenue de cette photo. Un sourire. Et toujours la même question. Mais pourquoi?
Tableau: Les Mouettes, Nicolas de Staël, à Antibes, réalisé l'année de son suicide c'est-à dire en 1955